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MILLE FEUILLES

(Octobre 1994 - numéro 5)

 

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Les extraits que nous publions ci-dessous, sont tirés de l'introduction des '"Eléments de statistiques" d'Achille Guillard, publié en 1855. C'est dans cet ouvrage que la mot "démographie" apparaît pour la première fois. A travers ces quelques passages, on aura peut-être le sentiment que la temps ne fait rien à l'affaire...

"De toutes les branches de l'histoire naturelle, la plus importante à connaître est assurément celle qui raconte la vie de l'homme. Elle intéresse au même degré toutes les classes de citoyens. Ceux qui gouvernent les nations, ceux qui administrent les affaires publiques, ne doivent-ils pas connaître à fond tout ce qu'on a découvert des lois sous lesquelles gravite l'humanité? Et ceux qui bon gré mal gré sont toujours gouvernés, ne doivent-ils pas s'inquiéter si on les dirige selon les décrets providentiels, ou à contre-sens de ces décrets?

"Cependant, il n'est pas de science dont les principes soient moins popularisés que ceux de la Statistique humaine. On les voit journellement méconnaître, violer avec le laisser-aller de l'arbitraire, comme si c'étaient articles de constitution. Les erreurs les plus graves sont accréditées et répétées, soit par les journaux quotidiens, soit par les recueils plus sérieux ou les plus lourds volumes.

"On ne saurait croire avec quelle onction d'honnêtes et chers dévots (pourquoi pas?) qui nous aiment quoique mécréant, nous pressent chaque jour de laisser là cet œuvre du démon, cette damnée statistique et de retourner à nos herbes. Malheureusement pour nos affections, notre conscience nous défend cet accommodement. Point de trêve aux préjugés. C'est un devoir de faire feu sur l'erreur, dès qu'elle se découvre et partout où l'on peut l'atteindre.

"Faut-il le dire? Les pères de la statistique eux-mêmes, laborieux, estimables, s'égarent trop souvent dans leur voie, et, par inadvertance, se rendent coupables comme le neveu d'Abraham. On dirait qu'ils croient, en touchant à la science la plus sérieuse, ne faire qu'œuvre de littérature: tant ils prennent peu de soin de fixer l'ordre des temps, de se mettre d'accord entre eux et avec eux-mêmes, d'autoriser leurs chiffres par des citations exactes, d'enchaîner leurs assertions par des raisonnements serrés ou par la vue complexe des faits.

La légèreté en fait de logique ne reste jamais impunie: l'inconséquence mène facilement à l'inconvenance, et l'inconvenance à l'injustice.

"C'est par de telles légèretés que l'on a déconsidéré la statistique aux yeux de ceux qui n'ont pas le temps ou ne se donnent pas la peine de vérifier et d'approfondir. On a traité la pauvre science avec un tel sans-façon, qu'on en a fait le scandale des faibles, l'ébahissement des benêts, l'arsenal des sophistes et des intrigants. Quant aux honnêtes gens qui cherchent sincèrement à s'instruire, ils se sont éloignés d'elle, parce qu'ils ont pensé que, semblable à certains budgets fameux, c'est une embobelineuse, qui fait dire aux chiffres tout ce qu'elle veut dans un intérêt tout autre que la vérité. Il faut donc bien avertir les hommes de bonne foi, que la noble science ne sait rien des fredaines de ses enfants perdus, et qu'il y a erreur et injustice à la rendre responsable des faux billets qu'ils font courir sous son nom au grand détriment de son crédit.."

 

Achille Guillard
Eléments de statistique humaine ou démographie comparée, 1855
Suggéré par Catherine Rollet