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Ce qui doit baisser baissera

« La mission confiée par le chef de l’État et le Premier ministre à Brice Hortefeux est “claire” : “poursuivre, conforter et amplifier la nouvelle politique d’immigration voulue par le président de la République”. Concrètement, cela signifie que “l’immigration illégale doit baisser et elle baissera”. Depuis 2007, près de 106 000 immigrés clandestins ont été éloignés. Ils sont 25 500 depuis le début de l’année. Parallèlement, un combat est mené avec vigueur contre “les passeurs, les mafieux, tous ces esclavagistes modernes qui exploitent la misère humaine” : depuis janvier, 156 filières ont été démantelées, contre 126 l’an dernier. C’est donc un “progrès record” a fait valoir le ministre. Enfin, l’efficacité de la surveillance des frontières s’améliore puisque “ceux qui tentent d’entrer sans visa ont été près de 100 000 à être refoulés depuis trois ans” » (Le Figaro, 8 décembre 2010, selon le site interieur.gouv.fr).

Cette présentation (106 000 en quatre ans) serait-elle plus parlante que le chiffre annuel ? On se souvient du chiffre de 30 000 par an annoncé en 2008. Un lecteur du Figaro a vite fait le calcul et relevé que selon ce chiffre de 106 000 le compte n’y est pas, appelant alors un autre parti au pouvoir qui, lui, tiendra ses promesses. De fait, le même ministre a convoqué les préfets place Beauvau trois jours plus tard. « Rappelant que sur un objectif de 28 000 reconduites à la frontière en 2010, 25 511 sans papiers avaient été expulsés durant les onze premiers mois », Brice Hortefeux a demandé aux représentants de l’État de mettre « à profit les dernières semaines qui viennent pour accentuer l’effort ». « Je veillerai personnellement à vos résultats et j’inviterai à me rencontrer ceux qui connaissent le plus de difficultés », a insisté le ministre lors d’une réunion Place Beauvau. » (AFP, 13 décembre 2010). Les moins performants mis à l’index, les paresseux chez Hortefeux, ça rappelle quelque chose (Lettre Blanche n°44, T. Doniphon, « Les cossards chez Sarko »).

Comme toujours, ces chiffres concernant les « éloignés » incluent les « retours aidés » (départs volontaires accompagnés d’une allocation) et en particulier ceux de Roumains. Les éloignements forcés sont de l’ordre de 20 000 par an. De plus, en sommant les chiffres annuels sur quatre ans, il y a tout lieu de penser qu’apparaissent des doubles comptes : compter des mesures d’éloignement, ce n’est pas exactement comme compter des immigrés clandestins éloignés. On peut penser que l’effet est encore plus probable pour les refoulés. L’effort demandé aux préfets n’a pas dû les émouvoir outre mesure : il s’élève à 170 éloignements de plus que ce que le maintien de l’activité moyenne mensuelle depuis le début de 2010 aurait donné (25 511 x 12/11 = 27 830) ! Ils n’auront même pas pris la peine de donner suite. Et le ministre n’a pas pris de risque avec cette communication, 27 830 finalement, cela ferait comme 28 000. Il pourrait même y avoir un surplus de Roumains…

B. Aubusson de Cavarlay

Ndlr : La politique du chiffre est vue ici dans son aspect le plus caricatural. Le titre de la rubrique rappelle le titre d’un ouvrage d’Alain Desrosières (Gouverner par les nombres. L’argument statistique II, Presses de L’École des mines, 2008). « Politique des statistiques » est le titre d’un séminaire de chercheurs de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) ainsi présenté :

« Il est dorénavant établi que les statistiques publiques ne sont pas seulement des outils d’observation de la société, mais aussi des instruments de gouvernement qui, par leurs méthodes, leurs réseaux métrologiques, les catégories qu’elles établissent, influencent l’action politique et transforment ainsi la société qu’elles décrivent. « Ces dernières années ont été marquées du sceau de “la crise” : crise financière, économique, écologique, sociale, démocratique... le monde occidental et son modèle supposé universel de libéralisme politique et économique seraient en crise. Prendre au sérieux cette crise suppose d’en considérer la traduction statistique. (…)

« Depuis quelques années, on assiste à l’expression d’un profond mécontentement à l’endroit du système statistique public qui, dès lors, se trouve plongé lui aussi dans une crise profonde (controverses sur le taux de chômage, sur le pouvoir d’achat, délocalisation de l’Insee, etc.), à laquelle il répond en abandonnant d’anciennes séries et méthodes et en en établissant de nouvelles (nouvelles techniques managériales de gouvernement par les nombres telles que le benchmarking, nouveaux indicateurs de richesse et de sécurité, nouveaux réseaux de collecte sur la biodiversité, etc.).

« C’est pourquoi nous proposons, face à la crise, de nous tourner vers les statistiques non pas pour qu’elles nous fournissent des chiffres qui donneraient des solutions, mais pour qu’elles nous exposent en pleine lumière les déchirements et les controverses internes qui contribuent à façonner les termes des problèmes auxquels la société est aujourd’hui confrontée. »

Quelques personnes de Pénombre ont été invitées par les organisateurs de ce séminaire.

Rappelons aussi le colloque (annoncé dans la dernière Lettre blanche) « La statistique publique, un bien public original » tenu le 30 mars 2011 (à Paris aussi). Les actes en sont attendus et ne manqueront pas d’intéresser nos lecteurs (sur toute la planète).

Pénombre, Juin 2011