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Cherchez le désastre

Alerte ! Catastrophe nationale ! La Tribune (17 janvier 2001) nous l’annonce : " Le pouvoir d’achat des salariés fond en France et en Allemagne. " Fond… bigre ! c’est au moins une diminution de 10 % par an ; peut-être même 20 ou 30 %... Qu’allons-nous devenir ? Pourtant, nos concitoyens, d’après les enquêtes rapportées par les journaux, semblaient plutôt sereins : on sortait de la crise.

De quoi s’agit-il alors ? L’Insee et son homologue allemand sortent une étude conjointe. Une intéressante et utile comparaison entre les deux pays. La qualité de celle-ci n’est aucunement en cause : seulement le compte rendu qui nous en est fait. Lisons : [en Allemagne] " une hausse de 2,3 % au troisième trimestre sur un an. Sur la même période, l’inflation atteint 2,1 %. Conclusion : l’évolution du pouvoir d’achat salarial se limite à 0,2 %. En France, la situation est moins enviable encore : la progression du salaire réel est nulle." Vous vous frottez les yeux. Vous avez cru suivre le calcul. C’est simple et clair. Ça stagne ; mais ça ne fond pas ! De toute façon, pour décider qu’il y a vraiment "fonte" du pouvoir d’achat, il faudrait regarder ça sur une période un peu plus longue. Rapporter un trimestre au même trimestre de l’année précédente (c’est ce qui semble fait là) n’est en rien significatif. Ça pourrait n’être qu’un accident même si la diminution était énorme. Ce qu’elle n’est pas : il n’y a pas même de diminution.

Au passage, on vous signale que le ministère de l’Emploi avait récemment publié, pour la France, un chiffre en diminution de 0,3 %. Ce n’était de toute façon pas la chute libre ; et le nouveau calcul (un peu différent car il a fallu aligner les méthodes et définitions des deux pays) est plutôt plus rassurant.

Ce n’est pas tout. Ce dont on vous parlait là était le salaire mensuel. L’avantage était à l’Allemagne (successivement +1 puis +2 puis +0,2 pour les trois dernières années, contre +1,2 puis +1,1 puis 0 pour la France). Toujours pas de fonte à l’horizon. Or, l’article poursuit : " En ce qui concerne l’évolution des salaires horaires [...] en France, la progression est de 5,1 % au troisième trimestre 2000 sur un an. Elle s’explique notamment par le passage aux 35 heures. Étant donné que la paye est restée inchangée pour la majorité des salariés dont la durée de travail a été réduite, le taux horaire a mathématiquement augmenté. " Là encore, c’est limpide. Et l’on cherche toujours d’où sortait ce titre fracassant.

Pénombre devrait lancer une souscription nationale pour offrir des lunettes aux titreurs de journaux...

Jean-Pierre Haug

 
Pénombre, Octobre 2001