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Différence technique ou artifice politique ?

“La guerre du pouvoir d’achat”, comme titre le Figaro-économie (27 septembre 2000) ne fera pas de morts, mais elle emplira les journaux autant qu’une vraie. Cet été, le Président de la République a pensé avisé de s’inquiéter de la stagnation du pouvoir d’achat des salaires. Le chef du Gouvernement rétorque, deux mois plus tard, en invoquant des chiffres différents. Qu’on soit Premier ministre ou “premier opposant”, la tentation a toujours été de choisir dans le magasin de la statistique les projectiles appropriés à ce qu’on veut démontrer. L’approche d’une période électorale relance les enjeux. Voilà donc les citoyens pris à témoins à coup de chiffres. Certains journalistes s’appliquent à mettre un peu d’ordre dans l’entrecroisement des arguments chiffrés. On doit les en complimenter, les y encourager. C’est notamment ce que fait le Figaro, ici cité ; c’est ce que fait aussi La Tribune, dont est extrait le graphique ci-contre (27 septembre 2000). Donnons-lui acte de son souci de pédagogie. Peut-on pourtant marquer une insatisfaction ? Le journaliste de La Tribune conclut son article en notant : “Deux techniques statistiques. Deux visions opposées du sort des salariés.” Je n’aime pas beaucoup cette façon de dire qu’il y aurait deux procédés - deux techniques - pour mesurer la même chose. La statistique a l’air bonne fille, qui se prêterait à ce que vous souhaitez par simple substitution d’un procédé à un autre. Ce ne sont pas deux manières de mesurer la même chose ; car c’est de deux choses différentes que l’on parle.

Il invoque trois différences entre les chiffres allégués par les protagonistes. Il aurait pu faire l’économie des deux premières ; c’est bien assez compliqué sans ça. L’une est que l’on rapporte dans un cas les salaires à l’indice des prix hors tabac et, dans l’autre cas, à l’indice y compris tabac. Ces deux indices évoluent presque pareil et ça ne change rien. L’autre différence, à peine plus sensible, est complexe à comprendre : dans un cas on parle de l’évolution du salaire pour un même travail, alors que dans l’autre cas (le chiffre invoqué par M. Jospin), il s’agit de l’évolution de la moyenne des salaires. Or, les salariés ne sont pas tout à fait les mêmes au fil du temps et la qualification moyenne s’accroît. Cette différence, non pas technique mais conceptuelle, joue peu sur une durée courte et le nœud de la dispute n’était pas là.


 

Un peu court, jeune homme

C’est la troisième raison citée par le journaliste qui explique le plus l’écart ; et là son explication, tout en étant juste, est un peu courte. L’une des séries invoquées par nos éminents polémistes observe la variation en un trimestre (de mars à juin 2000) tandis que l’autre compare la moyenne prévue pour l’année 2000 à la moyenne de l’année antérieure. Dans un cas, on compare un mois à un autre mois ; dans l’autre cas, on compare un bloc de 12 mois à un bloc de 12 autres mois : ça n’a aucune raison de donner le même chiffre et ce n’est pas parce que le statisticien change de méthode, mais parce qu’on ne se situe pas de la même façon dans le temps. La seconde optique donne une vision plus régulière, quoique moins actuelle. La première est plus versatile. J.-P. Haug, dans un précédent numéro de Pénombre, disait de façon imagée que lorsque la marée monte on peut toujours trouver un revers de vague où l’eau descend. C’est ce qui s’est passé ici : le pouvoir d’achat a stagné au deuxième trimestre. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit stagnant, ni avant ni ensuite.

Or, c’est là que La Tribune simplifie un peu trop. Son premier graphique donne correctement l’évolution entre moyennes annuelles successives. Le second est trompeur ! Il montre les deuxièmes trimestres de chaque année, mais occulte les trois autres. Il faudrait donner la série complète. On verrait alors qu’elle est plus ou moins “chahutée” et que donc monter en épingle un trimestre plutôt qu’un autre n’a pas grande signification.

René Padieu

 
Pénombre, Janvier 2001