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Délires, médias et politiques

La canicule, qui fit les délices des vacanciers de l’été 2003, fit régner sur la France un vent de folie. Toute la France ou presque était loin des villes : familles, personnels, hommes politiques et même journalistes. Les personnes très âgées, surtout les plus fragiles, étaient restées seules, dans leurs maisons de retraites mais surtout chez elles.

Lorsque les services d’urgence des hôpitaux débordèrent d’une vague de décès concentrés sur quelques jours et surtout dans les grandes zones urbaines, l’effet de zoom amplifia le drame humain qui se jouait, et le délire du chiffre commença.

Les journalistes, comme tout le monde, eurent mauvaise conscience d’avoir oublié leur grand-mère ou leur vieille voisine. Les médias cherchèrent n’importe quel chiffre et la surenchère commença entre pompes funèbres et Institut de veille sanitaire, sans compter tous les chiffrages affolés dans les départements. Les ministres exigèrent de leurs services DU CHIFFRE, avec trois chiffres après la virgule, et coupèrent même une tête : celle du directeur général de la Santé.

Les fonctionnaires de terrain cherchèrent les morts invisibles de leurs maisons de retraites, constataient qu’il n’y avait aucun lien entre taux d’encadrement et taux de décès mais que, tout naturellement c’étaient les personnes les plus âgées et les plus fragiles qui avaient le plus mal supporté la canicule. Autrement dit, on commençait à se souvenir que l’homme (et, même la femme) est mortel.

Et, maintenant qu’on a des chiffres, que fait-on ? Toutes les mouches sont attirées par le miel des chiffres. Voici venu le temps des gadgets et de la récupération. On réclame ici une douche par chambre dans les maisons de retraite (mais, qui douchera la vieille dame ?) ; là, la climatisation partout. À domicile, on suggère de rendre obligatoire la téléalarme à partir de 80 ans, etc.

Et, certains en profitent pour relancer le jeu des vases communicants. Il y a trois ans, les conseils généraux (départements) étaient chargés de mettre en place l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), facilitant aux personnes âgées le paiement d’une aide. Sa montée en charge en 2002 et surtout en 2003 fut importante ; elle est quasiment terminée. C’est donc maintenant qu’est relancée sans aucun rapport avec la vague de décès de l’été, mais en utilisant l’émotion et la sensibilisation au sort des personnes âgées, la création d’un “ risque dépendance ”, c’est-à-dire le basculement de la dépense départementale d’APA vers la protection sociale. Ceci permettrait à l’État de récupérer sur les départements la somme importante qu’ils ont dépensée en 2003. En 2001, l’État avait refusé de créer ce “ 5ème risque ” par crainte de cet effort financier à faire en 2002-2003.

Claudine Padieu

 
Pénombre, Décembre 2003