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Un nombre rond... comme la terre

Alfred Dittgen : « Il va manquer 18 millions d’"instits" dans le monde » nous annonce en une Le Monde du 5-6 octobre 2008, reprenant un chiffre d’un rapport de l’Unesco. 18 millions, ce n’est pas rien, ça correspond à peu près à la population active de l’Espagne !

Bruno Aubusson : Et comment ils calculent ça ?

AD : Facile : tu prends le nombre d’enfants privés d’école d’abord, soit environ 10 % des 6-12 ans en âge d’être scolarisés ; les prévisions démographiques ensuite ; les départs en retraite des enseignants aussi ; un ratio de 40 élèves [!] pour un enseignant, taux d’encadrement retenu par l’Unesco. » Et ça donne 18 millions ! Ce chiffre a en plus l’élégance d’être rond, c’est-à-dire, de ne pas prétendre être presque exact. Ce qui n’est pas toujours le cas d’autres nombres comme, par exemple, celui donné par la FAO pour les personnes qui souffrent de la faim, lequel atteindrait (octobre 2008) 923 millions1 ! Non, ce qui me gêne dans ce nombre c’est son manque de pertinence.

BA : Minute ! Rond comme la terre ou sagement arrondi, il est bizarre ce calcul ! Ces 18 millions d’instits manquants, et donc virtuels, auraient la charge de 40 fois plus d’enfants, soit 720 millions d’enfants non scolarisés. Un sur dix ? Donc 7,2 milliards d’enfants de 6 à 12 ans dans le monde. Et quand donc au juste ? Les journalistes travaillent dans l’urgence, certes, mais quand même. Le dossier publié par le journal indique bien 72 ou 75 millions et non pas 720. Le mode de calcul évoqué n’est donc certainement pas celui qu’imagine l’auteur de l’article, peut-être poussé à la faute par la coïncidence 72/4 = 18. En se reportant au rapport de l’Unesco proposant cette évaluation globale, on s’aperçoit que le calcul est un peu plus compliqué. Les prévisions sont effectuées par pays ou zones de pays, et elles expriment des besoins correspondant à des situations démographiques et scolaires très variables.

AD : Mais à quoi il sert, ce nombre ? Le nombre de malnutris, par exemple, malgré ses défauts, c’est un chiffre qu’on peut comparer à la population totale du monde : 6 milliards et demi, soit 1 humain sur 7, et il peut nous interpeller, comme on dit. Il s’agit d’êtres vivants qu’on peut se représenter. Alors que ces 18 millions d’instits, ils n’existent pas ! Et pourtant, des personnes qui manquent, c’est-à-dire des besoins, on en parle fréquemment sans que ça heurte. On dit ou lit couramment qu’il manque ou qu’il va manquer tant de médecins en France. Mais là, on voit l’utilité du chiffre. On attend que les pouvoirs publics fassent quelque chose, qu’ils abaissent le numerus clausus dans les études de médecine, ou bien on en tire des conclusions personnelles en évitant de s’installer dans les régions où ces manques seront les plus criants. De même, il y a quelques décennies, quand on n’avait pas prévu que les générations pleines d’après-guerre iraient à l’école, on a été confronté à un grand manque d’instits. Le chiffre était à ce point important que le ministère de l’Éducation nationale a été amené à abaisser les niveaux requis afin de pouvoir faire face. Mais les 18 millions d’instits, ce n’est pas l’Unesco qui va les recruter. Alors à quoi bon ce chiffre hénaurme ? Personne n’est chargé de recruter 18 millions d’instits. Le ou les seuls chiffres utiles sont ceux des instits que les États centraux ou régionaux ou les autorités locales, selon les cas, sont chargés de recruter.

BA : Lorsque l’on prend la peine de retourner aux sources (les journalistes le font-ils encore ?), on comprend que la démarche des experts ayant travaillé pour l’Unesco est bien celle-là ! Il s’agit de traduire en moyens nécessaires, pays par pays, un objectif global pour assurer une scolarisation de tous les enfants et un enseignement de qualité. Au passage, le ratio d’un enseignant pour 40 élèves est pris comme objectif minimal et, pour l’atteindre, certains pays devront créer de nouveaux postes même si tous les enfants sont déjà scolarisés. Ceux qui font mieux ne sont pas invités à licencier des instits ! Dans certains pays, l’évolution démographique conduira cependant à diminuer le nombre d’enseignants. Mais là aussi les choses sont examinées avec soin : dans certains pays, le taux de scolarisation est déjà de 100 % et le ratio enseignant/élèves adapté en principe à un enseignement de qualité. Pourtant il leur faudra recruter assez massivement en raison d’un turn over important parmi les enseignants en poste. C’est probablement à ce propos que le nombre rond global non seulement perd tout intérêt mais devient même source d’incompréhension. C’est en sommant les besoins prévisibles pays par pays qu’on obtient le chiffre de 18 millions de recrutements à prévoir. L’embauche de ces instits serait destinée tantôt à combler un déficit correspondant aux enfants non scolarisés, mais aussi tantôt à améliorer la qualité de l’enseignement, tantôt à pallier l’instabilité professionnelle des enseignants générée par des conditions d’emploi insatisfaisantes. La présentation des journalistes du Monde est donc très réductrice. À leur décharge, il faut dire que la campagne de communication de l’Unesco lors de la journée mondiale présente déjà ce défaut. Dans le résumé en français de son rapport annuel (on peut supposer que certains journalistes iront jusqu’à le parcourir), on lit parmi les points clés : « Il faudrait 18 millions d’enseignants du primaire de plus pour atteindre l’objectif de l’enseignement primaire universel en 2015. » On est déjà très loin des calculs et hypothèses prudentes des experts, on a déjà fabriqué un nombre rond frappant mais trompeur !

AD : Tout le monde ne se laisse pas prendre ! J’étais en train de rédiger cette réaction quand j’ai lu dans Télérama du 18 octobre un courrier concernant « ce chiffre effarant », qui propose : « Grâce au génie prémonitoire de M. Darcos, les trente mille enseignants qu’il va "libérer" dans les années à venir permettront à la France de contribuer à réduire cette "fracture pédagogique" par un simple jeu de vases communicants. »

BA : Les organisations professionnelles des enseignants ont aussi du mal avec ce message. J’ai lu dans un bulletin syndical (Profession éducation, Sgen, octobre 2008) : « Pour généraliser l’engagement de Dakar [scolarisation de tous les enfants], selon l’Unesco, d’ici 2015, il faut recruter 18 millions d’enseignants supplémentaires dans le primaire ! Il faut savoir que cette grave pénurie d’enseignants est bien souvent causée par l’insuffisance des salaires : des millions d’enseignants, particulièrement en Afrique, mais pas uniquement, vivent en-dessous du niveau de pauvreté. » Le supplémentaire est de trop ! Les bas salaires et mauvaises conditions de travail ont pour conséquence des besoins de recrutement accrus. Or, même pour la journée mondiale des enseignants, il faudrait tout ramener à la question des enfants non scolarisés, alors comptés en équivalents d’instits « manquants ».

Au fait, pourquoi trouvais-tu les 18 millions de l’Unesco plus ronds que les 923 de la FAO ? C’est le taux de zéros ?

AD : Mon nombre de malnutris est rond en ce qu’il embrasse la rondité2 de la terre, alors que celui des instits manquants n’a d’intérêt que dans le cadre de la circonscription qui va devoir les recruter2…

BA : Autrement dit, le titre pourrait être : « Un chiffre rond n’est pas toujours circonscrit » ?

1. Voir René Padieu, « Le chiffre de la faim », Lettre blanche, n° 45. L’auteur relève entre autres que la précision du chiffre de la FAO est de l’ordre du millième !

2… ou la « ronditude ». Le rapport de l’Unesco est disponible à l’adresse http://www.uis.unesco.org/template/pdf/Teachers2006/ Teachers%20Report%20FR.pdf